Questions sur la bientraitance

Travaux d’Emmanuel Fournier

« Celui qui veut, d’une manière ou d’une autre, servir l’humanité en médecin devra user de beaucoup de prudence envers ce sentiment, — il le paralyse régulièrement au moment décisif et annihile son savoir et sa main habile et secourable. » Nietzsche, Aurore

Voilà qui réveille ! Quoi ? Compatir créerait de la souffrance ? La compassion aurait un double visage ? Elle ne serait pas cette évidente bonté contribuant à fonder le soin ? N’est-elle pas, au même titre que l’empathie, l’un des piliers de la sollicitude ? Compatir, n’est-ce pas déjà marquer une attention à l’autre, se soucier de lui, et au-delà jeter les bases d’un lien et d’un “vivre ensemble” ? Difficile à entendre pour nos oreilles prudes : toucher à la compassion n’est-ce pas faire un pas vers la barbarie ? Peut-on revenir sur les valeurs de commisération et de miséricorde si communément tenues pour positives ? Ce Nietzsche incompatissant n’est-il pas profondément inactuel ? Ne faut-il pas manquer de cœur pour voir la compassion comme nocive ?

« Que nous voulions du bien à celui qui nous témoigne de la pitié, c’est déplorable ; nous devrions dire : soyez vaillants, que ma souffrance ne vous prive pas de votre bonne humeur : nous devrions souhaiter ne pas perdre de vue les éléments de joie qui nous entourent ! Mais nous sommes des tyrans. » Nietzsche, fragment posthume

Qu’on cache cette bonne conscience ou qu’on la proclame et qu’on s’en vante, quelles hypocrisies recouvre-t-elle sous sa trop visible “humanité” ? Au-delà de la démonstration d’une générosité, que signifient les manifestations de compassion ? En quoi est-il nécessaire de compatir pour marquer sa sollicitude à autrui ?